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Art/Cinématographie/Théorie de Jean Rouch

 

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 Théorie de Jean Rouch -éthique et ontologie du cinéma __________

La caméra et les hommes, extrait de "Pour une anthropologie visuelle", publié en 1973 dans les Cahiers du cinéma.

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Résumé

-En 1962, Luc de Heusch écrivait que brandir le concept de film sociologique est une entreprise chimérique, utopique car la notion est floue et est variable selon les pays et les époques. Et que cest une manie de cataloguer ces différences dont ce nourrissent avidement les créateurs de films.

En 1973, ce témoignage a pris une singulière valeur devant la honte des ethnologues et des sociologues de leur discipline et devant la démission des cinéastes face à leur responsabilité de créateur. Jamais lethnographie et le film dauteur navait été remis en question et pourtant chaque année, croissent le nombre de ces films. Le film est attaqué car il est en bonne santé et prouve que la caméra trouve sa place parmi les hommes. Tous ces cinéastes nont aucun contact avec les ethnologues ou les sociologues et font leurs sciences.

 

Les pionniers

Après une querelle sur le trot des chevaux en 1972, Muybridge réalisait à San Francisco une chronophotographie qui décompose le mouvement pour ensuite le reconstituer, le cinématographier. Après les animaux, cest lhomme nu pour des raisons dobservation musculaire, lathlète puis lui-même devant une trentaine dappareils photographiques. En 1888, Marey enferme ces appareils dans son fusil chronophotographique utilisant la pellicule souple dEdison et cest encore lhomme la cible. Et dès 1895, lanthropologue Félix Regnault se sert de cette machine pour comparer le comportement de différentes ethnies (manière de marcher, de grimper, de saccroupir etc). 40 ans plus tard, Marcel Mauss écrit les techniques du corps. Dès que le cinéma des lumière apparaît, cest encore lhomme le sujet principal. Les archives de ce siècles deviennent donc animées. Dès le début, la caméra est un voleur de reflet.

 

Les précurseurs géniaux

Le tournent de la 1ère guerre permet la remise en question des valeurs, la révolution soviétique et intellectuelle européenne. La discipline est inventée par des cinéastes gourmands de réalité, 2 précurseurs dont Vertov qui fait de la sociologie sans le savoir et Robert Flaherty, faisant de lethnographie également sans le savoir. Flaherty filme en 1920 la vie des Eskimo du nord face à une lutte contre la nature prodigue en bienfaits et souffrances et en projetant ses images à lEskimo, la caméra devient le 3ème personnage situé au milieu, une machine pourvue dune mémoire visuelle infaillible. Heuse lappelle la caméra participante. Vertov filme la révolution, il nest plus question de mise en scène du sauvage mais denregistrer des bouts de réalité. Il invente le ciné œil, lœil machine et mécanique qui montre le monde autrement avec liberté et mobilité contrairement au peuple. La caméra est en perpétuel mouvement, elles sapproche, séloigne, traverse, décolle, tombe comme un cinéma vérité. Cest lart qui permet datteindre la vérité. La caméra à létat pur dans sa volonté de montrer le peuple sans aucun fard, de le saisir à tout instant. Ensuite, tous ces fragments sont élaborés en un ensemble organique pour rendre véridique la vérité thématique. En 1920, la prise de vue était élémentaire, la réalisation tenait de lartisanat, voire de lart que de lindustrie. Faut il donc mettre en scène la réalité (la mise en scène de la vie réelle) comme Flaherty ou la filmer à son insu comme Vertov (la vie saisie à limproviste).

 

Léclipse du cinéma-industrie

Mais en 1930, les progrès techniques (passage au parlant) transforment cet art en industrie. Faire un film, cest être le chef dune dizaine de techniciens avec lutilisation de plusieurs tonnes de matos et la responsabilité de centaines de millions de francs. Il est donc plus simple de faire venir des hommes à la caméra, à lusine.

 

La révolution technique daprès guerre : le cinéma léger

Larrivée du 16mm permet au film ethnographique de revivre. Les caméras deviennent plus ergonomiques et légères. En 1951, apparaissent les 1er magnétophones autonomes qui, malgré leurs 30 kilos et leurs moteurs, remplacent un camion de plusieurs tonnes. Alors, quelques ethnologues se font réalisateurs, ingénieur du son, monteur et aussi producteur et nous sûmes que nous inventions un nouveau langage. Avec le développement de la télévision, les constructeurs, voulant satisfaire à nos exigences (légèreté, solidité, qualité), mettent au point, aux alentours de 1960, les magnétophones autonomes et les caméras synchrones silencieuses et portables.

 

Le cinéma ethnographique aujourdhui

Depuis 1960, le nombre et la qualité des films ethnographiques saccroissent chaque année. Mais il na pas encore trouvé sa voie car il demeure marginal et particulier comme si après avoir résolu les problèmes techniques il fallait réinventer comme Vertov et Flaherty en 1920, les règles dun nouveau langage qui permet douvrir les frontières entre toutes les civilisations.

 

Film ethnographique et cinéma commercial

Les films ethnographiques sont rares. La plupart du temps, cest un produit hybride qui ne satisfait ni la rigueur scientifique, ni lart cinématographique. La solution est létude dun réseau de diffusion de ces films et une abolition de la carence de la distribution.

 

Ethnographe-cinéaste ou équipe de cinéastes et ethnographes

Du coup, les ethnographes préfèrent ne pas filmer et faire appel à une équipe de technicien envoyée par une société de production de télévision. Personnellement je suis contre car lingénieur du son doit comprendre la langue des gens que lon enregistre. Il est donc indispensable quil appartienne à lethnie filmée. Le réalisateur est lopérateur et lethnographe le réalisateur qui doit passer un temps sur le terrain avant dentreprendre le moindre tournage (période de réflexion, connaissance et apprentissage). Il me parait indispensable dinitier les étudiants an anthropologie à la technique de lenregistrement de limage et du son. Cependant, les films auront toujours la qualité dun contact entre celui qui filme et ceux qui sont filmés.

 

Caméra sur pied ou à la main _ zoom ou focale fixe (éloge du tact cinéma, le cinéaste diplomate)

Après la 2ème guerre, le fait de tourné sans tripode était rédhibitoire par manque de fixité. Pourtant les reportages de guerre en 16mm avaient été filmés caméra à la main (le 1er est Menphis Bell qui a été gonflé en 35). Cependant, hors de guerre, certains filmaient sans tripode par économie de moyen et pour permettre des déplacements rapides. Depuis, les constructeurs ont amélioré la maniabilité et léquilibre des appareils. Et aujourdhui la caméra est devenue vivante comme le ciné œil de Vertov et participante comme Flaherty. Cette technique est efficace pour les films ethnographique car elle permet de sadapter à laction en fonction de lespace, de pénétrer dans la réalité plutôt que de la laisser se dérouler devant lobservateur. Cependant, limmobilité peut être compensé par les utilisations de focale variable mais dune manière nonchalante tout en restant à distance. LŒil zoom sapparente à un voyeur qui détaille comme un poste dobservation ou un entomologiste : cest arrogant. Il faut donc marcher avec la caméra avec improvisation pour quelle devienne aussi vivante que les sujets filmés. Cette improvisation dynamique est en parfaite adéquation avec les mouvements des hommes en les précédant ou en les suivant. On se transforme en homme à œil mécanique accompagné dune oreille électronique : cest la ciné-transe par analogie des phénomène de possession.

 

Le montage

Toute limprovisation gestuelle (mouvements, cadrages, durée des plans) aboutit à un montage au moment du tournage. Nous retrouvons ici la conception de Vertov. Le monteur est donc le 2ème spectateur qui ne participe jamais au tournage, il est le second ciné œil.

 

Commentaire, sous-titres, musique

Il est impossible de faire passer 2 messages sonores simultanément, lun sera toujours entendu au détriment de lautre. Lidéal est le son synchrone original. Au lieu déclairer les images, le commentaire les obscurcit pour une sorte de conférence, une démonstration sur fond visuel animé alors quelle devrait se faire avec les images elles-mêmes. Rare sont les commentaires en contrepoints avec les films ethnographiques. Dans le souci de se rapprocher des normes de qualité du cinéma de spectacle on a fait appel à des acteurs pour dire ce commentaire. Le titrage et le sous titrage apparaissent donc comme les moyens efficaces pour échapper au piège du commentaire. Le sous-titre est un condensé de ce qui est dit. La musique enveloppe et donne un rythme artificiel à des images qui nen ont pas ou un rythme bien propre. Par contre vive la musique diégétique.

 

Conclusion

Pour le moment, il nexiste pas décole du film ethnographique. Cette situation doit restée marginale afin déviter de scléroser cette discipline dans des normes carcan ou dans une bureaucratie stérilisante.

 

 

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